J'abandonne le fediverse

  1. Aspect technique
  2. Aspect philosophique
  3. Conclusion

Oui, je change d'avis comme de chemise. Mes avis évoluent, mes centres d'intérêt changent, mes convictions se transforment. Et je réalise que le fediverse ne me correspond pas.

Aspect technique

Le fediverse repose sur un équilibre instable, consistant en la répartition des ressources sur le réseau. Tout le principe du fediverse est de conserver ses données chez soi. Le problème technique qui se pose alors est celui du périmètre des données à stocker localement, et pas seulement les siennes. La plupart de ces données sont constituées de cache (par exemple, les avatars des utilisateurs "distants", qui n'ont pas de compte utilisateur local), et/ou sont reproductibles (comme les messages distants), et peuvent donc ne pas être considérées comme essentielles au bon fonctionnement du réseau dans son ensemble. Mais leur impact local est important, et il semblerait que ce soit un problème pour un certain nombre d'utilisateurs dont je fais partie : j'ai peu de followers et je suis très peu de gens, et j'ai créé mon instance fin juin ; pourtant, Mastodon est déjà la plus grosse application sur mon serveur (celle qui occupe le plus d'espace disque). Je ne vois pas comment, dans ces conditions, assumer un hébergement à long terme d'un quelconque outil reposant sur le fediverse (sachant que j'avais déjà constaté ce problème du temps où j'hébergeais une instance de Pleroma, ou de Misskey).

Il semblerait donc plus facile de ne pas s'auto-héberger et de simplement créer un compte sur une instance existante, réduisant à néant, par conséquent, l'intérêt de ne pas centraliser les moyens de communication sur un nombre restreint de plateformes.

Le poids du fediverse ne repose pas que sur l'espace disque mais aussi sur le CPU et la mémoire. On m'objectera de toute façon - et avec raison - que Mastodon n'est pas l'application la plus légère pour interagir sur ActivityPub, mais quelle que soit l'application choisie, les mêmes principes techniques sont à l'oeuvre : il s'agit de synchroniser du contenu entre plusieurs pairs. Envoyer les messages locaux aux serveurs distants qui hébergent mes followers, et récupérer les messages distants sur mon instance, en continu ou à intervalle régulier. Ceci a un coût important en matière de CPU et de mémoire, mais aussi et surtout (à cause de l'utilisation massive du réseau) en énergie : depuis que j'ai installé Mastodon, la consommation électrique de mon serveur a augmenté de près de 20%. Je ne sauve pas des vies et personne ne sauve la mienne, je n'ai aucune obligation de supporter ce coût.

Actuellement, j'utilise mon instance essentiellement pour relayer le contenu de mon blog (ce qui me pose aussi un problème philosophique que j'aborde ci-dessous). Je n'ai trouvé aucune solution qui me satisfasse afin d'automatiser ce processus : une fois mon flux RSS mis à jour, je publie "à la main" le lien sur Mastodon. C'est fastidieux, ennuyant, pénible et chronophage. Je n'ai plus envie de le faire. Et, je répète : je n'ai trouvé aucune solution satisfaisante pour automatiser cela.

Comprenez par là que je connais les solutions de type passerelle RSS vers Mastodon, mais je n'appelle pas ça une solution satisfaisante, et de toute façon, une solution que je qualifierai de "satisfaisante" serait trop complexe à mettre en oeuvre. Il faudrait que chaque article dispose d'un message correspondant sur ActivityPub : l'article du blog offrirait un lien vers le message sur ActivityPub, offrant par là-même un outil de commentaire, message qui devrait contenir lui-même le lien vers l'article. Considérant le caractère statique de mon blog, il serait assez compliqué (ou hasardeux) de déduire l'URL de l'article avant sa publication, publier le lien sur ActivityPub, récupérer l'URL de ce message pour modifier la source de l'article avant de le publier définitivement. C'est absurdement compliqué.

Aspect philosophique

Avec ce blog, je ne souhaite pas forcément établir une communication permanente et systématique avec mes lecteurs. Je souhaite ouvertement et depuis le début m'exprimer et, pourquoi pas, dialoguer sur des sujets particuliers via d'autres moyens.

Si mon instance ou mon compte fédéré ne sert qu'à relayer mes articles de blogs, ce n'est qu'un outil promotionnel, ce qui sous-tend une professionnalisation de mon blog. Ce n'est pas mon but, et c'est la raison pour laquelle j'ai déjà du décliner (ignorer serait plus juste) des propositions de sponsoring. Pourtant, relayer mes articles de blog est très exactement ce que je fais de mon instance à l'heure actuelle.

Mon blog est mon espace d'expression personnelle, pas un outil commercial, et j'ai commis l'erreur de croire que sa promotion active sur le fediverse me serait bénéfique. En réalité, comme l'ont pointé d'autres personnes avant moi (voir dans les notes de bas de page ci-dessous), cela ne fait que créer une pression totalement inutile et toxique.

Ainsi, en faisant le lien entre une communication a priori uni-directionnelle et une maîtrise des coûts (techniques et financiers), il devient clair que d'autres solutions existent : mon flux RSS et les mails. Par conséquent, je suis mes propres précepts (et ceux d'autres gens1 sur Internet).

Je n'ai jamais su m'exprimer de façon concise. Je ne sais pas écrire des messages courts, je n'ai jamais su le faire. Ça m'a déjà posé problème dans l'environnement professionnel, où l'on me demande parfois de synthétiser des situations complexes : je suis incapable d'expliquer un problème technique informatique à des profanes sans leur faire un cours magistral pour qu'ils comprennent bien les fondements du problème et la délicatesse de sa résolution. Que les gens n'aient pas le temps pour prendre des leçons dans un environnement professionnel où l'on veut juste disposer d'"assez" d'information pour motiver une décision, je peux le concevoir. Mais c'est également comme ça que fonctionnent "les gens".

Incapable de m'exprimer en moins de 500 caractères, usant probablement maladroitement des emojis et ignorant les "codes" du microblogging (n'ayant jamais été sur twitter/facebook/etc. par choix philosophique), je n'y ai définitivement pas ma place. Je parie que les quelques followers que j'ai pu acquérir sur ActivityPub, que ce soit aux débuts de ce blog ou à mon retour sur le fediverse, ne m'ont suivi que pour se tenir au courant de l'activité de mon blog : je n'ai eu que quelques très rares interactions avec eux.

Par conséquent, si c'est juste pour suivre mon actualité, je ne peux que promouvoir la diffusion de mon flux RSS, comme je l'ai déjà dit. Et si l'on souhaite interagir avec moi, je reste sur l'idée que l'email est idéal. Comme les flux, les emails sont régulièrement supposés en voie d'extinction. Les uns et les autres sont toujours là, depuis très, très longtemps à l'échelle de l'informatique, ce qui signifie un usage vaste et pérenne, un support quasi assuré partout, une interopérabilité presqu'exemplaire, et une facilité d'utilisation qui n'est plus à démontrer.

Enfin, le dernier point philosophique concerne la pérennité des informations que je publie. Mon blog est "réputé immuable", c'est-à-dire que dans mon esprit (et dans l'esprit du web tout simplement), chaque article de blog posséde sa propre URL qui n'est pas censée changer et dont le contenu n'est pas censé être supprimé. L'article "Passage à la fibre optique" se situe à l'adresse https://www.richard-dern.fr/blog/2023/03/17/passage-a-la-fibre-optique/ et cette adresse pointera "toujours" sur cet article qui ne sera jamais supprimé. Dans ma philosophie d'Internet, l'URL joue un rôle essentiel, fondamental, sémantique et informatif.

Or, à en juger par ma présence intermittante sur le fediverse, rien de ce que j'y publie n'est pérenne, et compte tenu du fait que ce n'est qu'un relais pour le blog, rien de ce qui j'y publie ne mérite d'y être éternellement. Il en serait autrement si j'étais capable (ou si j'avais vraiment envie) d'y publier des informations vraiment intéressantes, spécifiques à ce format particulier : dans ce cas, l'URL du message aurait un véritable rôle d'identificateur d'un document, au lieu de n'être qu'une étape intermédiaire vers un document accessible via des moyens plus directs.

Ainsi, afin de ne pas participer à l'hérésie générale d'introduire des intermédiaires entre mes articles et mes visiteurs (là je parle des raccourcisseurs d'URL par exemple), je préfère m'éloigner du fediverse et utiliser d'autres moyens pour relayer mes articles : le flux RSS comme évoqué plusieurs fois, mais aussi Le Journal du Hacker où je publie mes articles purement consacrés à l'informatique. Il me semble également que certains de mes visiteurs provenaient déjà du fediverse même sans que j'y sois présent, preuve que le relayage peut se faire sans ma contribution active.

Conclusion

J'aspire à un web plus authentique. Je ne veux plus succomber aux sirènes de la modernité. ActivityPub et plus généralement le fediverse sont essentiels afin de lutter contre l'hégémonie des plateformes de publication, mais il existe d'autres moyens. C'est fascinant (et frustrant) de se dire que ces moyens existent depuis "toujours", et qu'ils sont même parfois au coeur des plateformes modernes, mais totalement cachés aux utilisateurs (exemple : YouTube et les flux RSS/Atom, facebook et XMPP, etc.).

Je veux continuer d'essayer les nouveautés par plaisir de geek, et partager mes expériences et mes coups de gueule, juste parce que ça me procure du plaisir, et que ça peut intéresser d'autres personnes sur Internet. Des gens qui sont prêts à se consacrer à un peu plus de lecture que du microblogging, qui veulent être un peu plus actifs intellectuellement que scroller des centaines d'images et de vidéos. Ce n'est pas un discours élitiste : c'est juste que j'affine le persona de mes visiteurs, la cible de mon blog (désolé pour l'emprunt d'un terme de marketing…). Et cette cible ne comporte pas les visiteurs des réseaux sociaux parce que j'ai accepté que je ne sais pas comment m'y prendre et que je n'ai pas vraiment envie de m'y mettre.

Ce plaisir à essayer de nouvelles choses doit alimenter le blog en idées d'articles, alors qu'à l'heure actuelle, je suis obsédé par la volonté de publier juste pour publier sur mon compte Mastodon, perdant dans le même temps le plaisir de bloguer, m'éloignant de facto du web authentique, celui où l'on publie par plasir et non par pression (auto-infligée ou non).

Conséquence logique : je ferme mon instance Mastodon, abandonne l'idée de me mettre sur un quelconque réseau social, et continuerai de blogguer "à l'ancienne", sans chercher à promouvoir davantage mes articles que je ne le fais déjà.


  1. Par exemple, Ploum ou Arsouyes 

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