L'Humain, cette espèce primitive La génétique sociale

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Il nous plaît de prétendre que l'une des caractéristiques qui nous différencient fondamentalement de l'Animal est l'étendue de nos interactions sociales, au point de l'avoir érigée au rang de sciences : les sciences sociales, essentiellement focalisées sur l'Humain. Si je ne suis pas toujours d'accord avec leurs conclusions (ni même, parfois, leurs hypothèses), il n'en reste pas moins que les sciences sociales, avec à leur sommet l'éthologie1, sont riches et passionnantes, au point qu'il me sera difficile d'en produire un résumé sans passer sous silence certains points qui paraîtront pourtant essentiels aux plus érudits dans les domaines concernés, d'autant que ce sont des sujets qui passionnent et divisent, parfois abruptement.

L'éthologie, donc, est l'étude des comportements des espèces Animales, y compris l'Homme. Bien que le terme soit récent (Isidore Geoffroy Saint-Hilaire en propose la définition en 1854), c'est encore Aristote qui fut probablement l'un des premiers à mentionner le comportement Animal dans la même série de livres que dans laquelle il présente sa classification des espèces, ce que fera également Buffon plus de deux mille ans plus tard dans son Histoire Naturelle. Mais c'est grâce à la théorie darwinienne (de l'évolution) que l'éthologie connaît son essor.

Bien que ce fut Lamarck qui introduisit la théorie transformiste en 1809, la théorie de Darwin, évolutionniste, était antitéléologique (sans finalité pré-déterminée), fortuitiste (opportuniste ?), et matérialiste2. Les deux scientifiques théorisent l'évolution des espèces, mais divergent sur la question de la finalité, qui peut être résumée à :

Chez Lamarck : la fonction crée l'organe. Chez Darwin : l'organe crée la fonction.3

À l'idée que les caractères acquis sont héréditaires Darwin associe le principe de sélection naturelle.

Les travaux sur l'éthologie de Konrad Lorenz, Nikolaas Tinbergen et Karl von Frisch vont mettre en évidence la coexistence de caractères innés et de caractères acquis chez les Animaux, et recevront pour cela le Prix Nobel de physiologie en 1973. Ils concilient l'hérédité de certains comportements sociaux des Animaux formulée par Lamarck, donc inscrits dans le patrimoine génétique, avec l'acquisition de nouveaux traits qui sont ensuite "stockés" dans le patrimoine génétique pour être transmis à la génération suivante, conformément à la théorie de l'évolution de Darwin.

La génétique des comportements sociaux étudie depuis une vingtaine d'années la corrélation entre l'expression de certains gènes et le comportement de l'Animal concerné. Ces recherches concernent en particulier l'abeille Apis mellifera. Elles sont menées par le Honey Bee Genome Sequencing Consortium au sein de l'Université de l'Illinois aux États-Unis depuis 2001, et dirigées par Gene Ezia Robinson. Son équipe a fini par démontrer comment certains gènes (ou leurs allèles, leurs variantes) pouvaient influencer le rôle de chaque abeille dans sa ruche4: si un allèle particulier s'exprime, l'abeille sera plutôt une ouvrière, ou plutôt une butineuse. Autrement dit, et de façon assez vulgarisatrice, le rang social d'une abeille au sein d'une ruche est potentiellement déterminé par ses gènes.

On peut donc supposer que nos comportements sociaux modernes résulteraient de l'addition des comportements hérités de H. neanderthalensis (mais aussi des autres espèces qui lui étaient contemporaines, et de leurs prédécesseurs) et des comportements acquis depuis, liés à l'augmentation de notre population, à nos relations avec les autres espèces du genre Homo, à notre sédentarité, à l'opulence que nous avons créé, et encore à bien d'autres choses.


Au même titre que la morphologie des individus, la longueur des pattes, la forme des griffes, la couleur du pelage, le nombre de doigts, etc., les caractères sociaux (et, par extension, psychologiques en général) seraient donc stockés dans le génome de l'espèce. C'est l'objet de la psychologie évolutionniste, dont Lorenz, Tinbergen et von Frisch sont les pionniers.

Imaginez un graphique, avec une ligne horizontale (l'abscisse), et une ligne verticale par caractéristique génétique. Chaque individu serait représenté par une série de points, un par axe vertical, situés plus ou moins loin de l'abscisse en fonction de la "valeur" de la caractéristique considérée (c'est-à-dire, en fonction de l'allèle dominant). Par exemple, un individu ayant une voix grave verrait son "curseur" correspondant à la tessiture de la voix plutôt vers le bas du graphique, en dessous de l'axe de l'abscisse. À l'opposé, si le point était plutôt au-dessus de l'abscisse, on en déduirait que sa voix est plutôt claire. Et si l'on pouvait le faire pour chaque gène et pour chaque allèle, y compris ceux déterminant les caractéristiques sociales de chaque individu, peu importe l'espèce ? À chaque nouvelle génération, on verrait apparaître de nouvelles lignes verticales, correspondant aux caractères acquis par la génération précédente, et intégrée au patrimoine génétique de la génération suivante. Je trouve que c'est un système élégant pour visualiser le patrimoine génomique d'un individu, et pourrait peut-être servir à des fins de comparaison, entre individus, entre sociétés, entre espèces, et nous permettrait peut-être de mieux comprendre l'évolution des caractères, sociaux ou non, sans distinctions entre espèces.


  1. Contributeurs Wikipédia. « Éthologie », Wikipédia, janvier 2021. https://fr.wikipedia.org/wiki/Éthologie?oldid=179024192 

  2. Contributeurs Wikipédia. « Transformisme (biologie) », Wikipédia, janvier 2021. https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Transformisme_(biologie)&oldid=178592588 

  3. Shmikkki. « Le retour du Lamarckisme ? », Forums Futura, juillet 2015. https://forums.futura-sciences.com/biologie/700335-retour-lamarckisme.html 

  4. Y. Ben-Shahar et al. « Influence of Gene Action Across Different Time Scales on Behavior », Science 296 (avril 2002) : 741‑44. https://doi.org/10.1126/science.1069911 

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