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Apologie de la procrastination

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Penchant à différer, tendance à remettre au lendemain ou à plus tard

https://fr.wiktionary.org/wiki/procrastination

Situation typique : je suis au boulot, j’ai des tâches à accomplir, un bug à corriger, mais je n’arrive pas à m’y mettre. Je croise les bras, le regard vide vers mon écran. Blocage intellectuel. Incapable d’avancer. Des symptômes qui rappellent vaguement, à une toute autre échelle, le burn-out. Pourtant, ce n’est rien de plus qu’un signe qu’il est temps de procrastiner. C’est le moment de se lever, et de faire autre chose.

Alors on va sur facebook (pour ceux qui pratiquent), sur pornhub (pour ceux qui pratiquent), on va se faire un café, on regarde la rue ou les arbres (selon les possibilités). On se lance le prochain épisode de notre série préférée, on fait la vaisselle. Bref, on fait tout sauf ce que l’on devrait faire. C’est la raison pour laquelle la procrastination est si mal perçue : apparentée, voire confondue à de la fainéantise, y compris par ceux qui la pratiquent, la procrastination est un vilain défaut à corriger.

Sauf si…

La procrastination, source de productivité

Sauf si on l’utilise comme un outil ; et bien utilisée, c’est un puissant outil de productivité. Il n’est pas possible, humainement, d’être au top tout au long de la journée. L’esprit comme le corps ont besoin de moments de répit. La différence est subtile et presqu’inconsciente entre la “pause” et “procrastiner”. Quand on est en pause, on est en pause. Pause café, pause clope, avec cette épée de Damoclès sur la tête : quand la clope est finie, quand le café est fini, la pause est finie.

Procrastiner est excitant : ce n’est pas un temps de pause, juridiquement parlant. On tutoie l’interdit, on est dans le pêché, c’est grisant. Quand on procrastine, on n’est pas en pause : on passe simplement à autre chose. On peut faire le choix de ne rien faire de productif, mais on peut aussi procrastiner autrement. C’est quand on ne contrôle plus le “plaisir” de procrastiner qu’il devient dangereux. C’est quand on n’est plus capables de faire la différence entre “faire autre chose pour me libérer la tête” et “ne pas faire les choses parce que je n’en ai pas envie” qu’on confond procrastination et fainéantise.

Coincé sur mon bug depuis quatre jours, depuis trois heures rien qu’aujourd’hui, je procrastine. En écrivant un article de blog sur la procrastination. Est-ce ainsi dire que je ne fais rien ? Rien ne serait moins vrai. Je fais quelque chose, et mieux encore, j’accompli quelque chose : je rédige une apologie de la procrastination !

En vérité, les choses ne sont pas réellement en train de se dérouler de cette façon, ce qui n’enlève rien à la véracité du récit conté. Ça m’arrive pour ainsi dire tous les jours. Plutôt que d’être inefficace à temps complet sur une tâche spécifique, je raccourci le temps alloué à cette tâche pour en exécuter une autre pour laquelle je sais que je serai efficace. Une fois cette tâche “secondaire” accomplie, je peux reprendre la tâche en attente. Et dans la plupart des cas, je me retrouve capable d’accomplir cette tâche qui, pourtant, me posait problème il y a encore quelques minutes ou quelques heures.

Ainsi, la productivité peut naître de la procrastination. Procrastiner peut être une façon d’organiser ses tâches en ajustant leur priorité et/ou le temps qu’on leur alloue. Mais la productivité ne peut naître que si la procrastination se fait avec la volonté de faire autre chose de constructif ! Sans cet élément décisif, ce n’est plus simplement de la procrastination, c’est de l' oblomovisme. De l’oisiveté.

Autre différence peut-être difficile à identifier : celle entre la procrastination et la liste des tâches. Quand on a une liste de tâches à accomplir, on s’impose (ou se fait imposer) une obligation. La procrastination, c’est la liberté d’accomplir des tâches qui n’étaient pas nécessairement prévues. Ce qui implique le contrôle de ce qu’on fait, et ça, mine de rien, c’est bon pour ce qu’on a à faire ! Libérées de la sémantique des obligations, ces tâches deviennent des quêtes secondaires, dont on n’avait pas forcément besoin pour accomplir la quête principale, mais qui nous fait découvrir des choses dont on ne se doutait pas.

Autre situation typique : je n’arrive pas à travailler sur ma tâche actuelle. Je me lève, je me balade dans la maison ou l’appartement. Tiens, le panier à linge est rempli, je vais faire tourner une machine. Tiens, la vaisselle s’accumule. Etc. Et je retourne travailler, soulagé d’avoir accompli quelque chose. Et peut-être même que je ne suis plus bloqué… D’où la procrastination, source de productivité.

La procrastination à l’origine de la sérendipité

Sans parler de rester bloqué sur une tâche récalcitrante, la procrastination peut également être source de sérendipité, c’est-à-dire de découverte inopinée. Plantons encore une fois le décor : il est 14 heures ou 15 heures. La digestion se fait. On a un truc à faire, mais c’est tellement dur de se remettre au travail après un tel gueuleton… En plus, pour trouver la solution au problème, il faut faire des recherches… On va sur internet, sur son moteur de recherche préféré, et là, c’est le drame, on commence à procrastiner. On va de vidéo en vidéo, d’article de wiki en article de wiki, la spirale infernale commence.

Sauf si…

Sauf si on sait en tirer profit ! De la même manière qu’errer dans la maison pour tomber sur un panier de linge plein ou un lave-vaisselle qui déborde, il est tout à fait possible de tomber sur des choses intéressantes en errant dans les méandres d’internet. Y compris des choses utiles à la tâche actuelle, mais aussi aux tâches futures ou annexes ! D’où l’importance des favoris et des flux RSS, qui permettent respectivement de retrouver une page vue auparavant mais dont l’intérêt immédiat était faible ou nul, et de surveiller l’activité de publication d’un site.

En procédant de cette façon, on a, certes, procrastiné, mais on s’est munis d’outils destinés à faciliter notre avenir. Des outils dont on ignorait l’existence, mais que la procrastination nous a permis de découvrir.

L’exemple donné ici est simple, mais toute la richesse (et la définition-même) de la sérendipité est d’être imprévisible. C’est très vulgarisateur et ne repose sur rien de scientifique, mais on peut donc considérer que procrastiner augmente les chances de déclencher une découverte inopinée, qu’elle soit liée à la tâche à l’origine de la procrastination ou non.

Encore une fois, il est bon de rappeler que mes observations n’ont rien de scientifique, qu’elles sont valables pour moi, et que pour bien procrastiner, il faut procrastiner utile, comme vu dans le paragraphe précédent.

La procrastination à l’origine du bien-être

Sans aller jusqu’à fonder une religion ou une nouvelle méthode de relaxation qui se fini en danse à poil autour d’un feu de camp, la procrastination peut être à l’origine d’un sentiment de satisfaction qu’on ne peut obtenir autrement.

C’est simplement logique : plus le temps passé sur une tâche est long, plus la satisfaction baisse, jusqu’à l’annihilation pure et simple de cette satisfaction quand la tâche ne peut être accomplie. Un temps qui n’est passé à rien faire d’autre que générer de l’énervement, de la frustration, voire carrément un sentiment d’échec, une remise en question personnelle, etc. Ça peut aller assez loin.

Procrastiner permet de moduler cette courbe par l’intervention de tâches facile à compléter, courtes, et qui permettent de rebooster une estime personnelle en berne. En améliorant son sentiment de réussite à l’aide d’accomplissements tiers, on améliore notre moral pour la tâche principale à laquelle on finira par trouver une solution.

La procrastination, c’est bon, mangez-en, avec modération

Transformer la procrastination (qui peut trouver son origine dans la fainéantise) en un outil de productivité est un excellent moyen d’accomplir des choses sans avoir l’impression d’y être obligé. On effectue plus de choses et en tirant moins sur la corde. On peut même se dégager du temps (qui peut alors être utilisé pour une oisiveté réelle).

Cependant, procrastiner “utile” peut être difficile, et ça ne fonctionnera pas à tous les coups… Ce n’est pas un remède miracle à l’ennui, mais ce n’est pas non plus forcément la tare qu’on peut imaginer. Comme pour beaucoup de choses chez l’humain, c’est une affaire d’équilibre, sachant qu’il n’est pas possible de trouver cet équilibre à chaque fois que la situation se présente.

Mais, bien maîtrisée, habilement utilisée, elle peut être la source de beaucoup de choses positives. Y compris au travail, où une bonne entreprise est capable de la valoriser, voire de l’encourager, à condition que le résultat soit là. Ces entreprises ont bien compris qu’un employé bloqué sur une tâche récalcitrante est payé pareil que s’il ne faisait rien du tout. Si l’employé maîtrise bien sa procrastination, il pourrait trouver plus rapidement la solution à son problème, et, pourquoi pas, trouver des solutions à des problèmes qui ne se sont pas encore posés !

Si vous ne pratiquez pas encore la procrastination, le danger pour vous sera de ne pas savoir distinguer quand procrastiner et quand ne pas le faire. Un jour, pris d’ennui, vous vous direz : “Tiens, je vais préparer mes vacances ! Au moins je ferai un truc qui me plaît”. Et vous finissez la journée là-dessus. Et le lendemain, rebelote, jusqu’à ce que vos vacances soient parfaitement planifiées à la minute près.

Le problème ici c’est que pour procrastiner efficacement, il est crucial de le faire sur des tâches simples, facilement faisables en un minimum de temps (telles que ranger la vaisselle ou faire le linge). En ce qui me concerne, la règle c’est “pas plus de 15 minutes !”. Si je sais d’avance qu’une tâche va me prendre plus de temps, je ne cherche plus à procrastiner, je cherche à éviter l’inévitable (l’accomplissement de ma tâche principale). Un cercle vicieux dont il est difficile de se sortir…

Et si vous êtes déjà adepte de la procrastination mais que vous avez du mal à la rendre “utile”, le danger est d’essayer à tout prix d’en faire quelque chose de productif. Dès lors, ce n’est plus de la procrastination mais un changement de carrière qui se profile.